C’est bien connu; nos ancêtres n’avaient peur que d’une chose: que le ciel leur tombe sur la tête. C’est-à-dire qu’ils craignaient la nature et les dieux plus que tout. Le Dieu Pan régnait en ces temps-là, ce dieu de la nature encore sauvage, lié au souffle du monde, qui avait fini par rassembler la totalité du vivant, animant le cosmos et lui donnant sa cohérence, mais capable aussi d’apparitions soudaines et dévastatrices que semaient une peur panique. Puis, un beau jour, raconte Plutarque dans une passage demeuré célèbre de La disparition des oracles, des navigateurs grecs égarés aux alentours d’îles solitaires de la mer Ionienne entendirent une voix clamer, alors que tout à coup le vent était tombé et que plus aucune vague n’animait la surface de l’eau: «Le grand Pan est mort». Que s’était-il passé? Nous pouvons imaginer qu’à ce moment l’homme a réalisé que ce qui était le plus terrifiant, ce n’était pas la nature et ses dérèglements, ni les dieux et leur courroux, mais l’homme lui-même: le déchaînement des forces naturelles et divines n’est rien en regard de la férocité humaine. Les dieux ne l’ignoraient pas et avaient pour cette raison châtié Prométhée d’avoir fait de l’homme un être libre, maître du feu et des techniques. Les dieux savaient l’usage terrifiant que l’homme ferait de son pouvoir, et que ce pouvoir se retournerait contre eux. Ce moment mythique de la mort des dieux, où l’origine de la terreur bascule de la nature vers l’homme lui-même, a résonné en de multiples échos au cours des siècles qui ont suivi. Dans le Théâtre de Shakespeare, par exemple. Manifestement, des personnages tels que Richard III, Lady Macbeth, Edmund et les sœurs de Cordélia, ou Léontès dans le Conte d’hiver, sont maudits parce qu’ils ont le mal en eux, non hors d’eux. Shakespeare nous les décrit, non comme des hommes qui seraient redevenus des bêtes sauvages, mais comme des êtres pires qu’à l’état sauvage. Comparés à la démesure et la noirceur humaines, les tempêtes et les orages de la nature ne sont plus que des bagatelles. Ainsi, la forêt, de redoutable et effrayante qu’elle était auparavant, se révèle même justicière: c’est elle qui punit Macbeth, lorsque le bois de Birnam vient à Dunsiname: «Que votre courroux me frappe si cela n’est pas vrai!», s’écrie le messager venu apporter la mauvaise nouvelle, «On peut la voir qui vient à trois milles d’ici. Je l’affirme: une forêt qui marche». Et, dans les comédies de Shakespeare, elle apparaît comme un lieu de doux enchantements, un cadre pastoral où les hommes peuvent, le temps d’un rêve, oublier leur propre nature. La nature dangereuse devenue consolatrice. Mais l'occident s’est trop éloigné de la nature pour que celle-ci puisse être vraiment rassurante. Cette distance constitue une nouvelle source de peur. Le dieu Pan est vraiment mort. Et notre conception linéaire du temps n'arrange pas les choses. La philosophie occidentale, notre Françóis Jullien, s’est toujours représenté le temps sous la forme d’une flèche, sur laquelle le présent n’est qu’un point éphémère. Le temps es d’abord défini (chez Aristote par exemple) comme le mouvement d’un corps qui va d’un point à un autre, qui a donc un début et une fin, ce qui a intensifié l’angoisse de «la fin des temps» et favorisé le glissement de la notion de mouvement à celle, problématique, de «création ex nihilo». L’instant, qui permet le changement en passant d’un point à un autre, fait peur, devient la source d’une inquiétude métaphysique. François Jullien, philosophe et sinologue, conseille donc à la philosophie occidentale de s’inspirer de la sagesse orientale et de se préoccuper davantage de l’ «être saisonnier» que nous sommes; de restaurer le temps circulaire, la saison comme cadre de vie, tenter d’accorder l’homme «avec les mutations du Ciel et de la Terre», réintroduire une forme d’insouciance, «non pas d’indifférence, d’immobilisme, mais de disponibilité à une certaine légèreté que peut avoir aussi, pour notre vivre à propos, le temps». Le Nietzsche du Gai Savoir ne disait pas autre chose quand il parlait de l’Eternel Retour, de l'Amor fait et de l’ «insouciance du devenir». Mais, encore une fois, il ne faut pas se leurrer. Le divorce d’avec la nature est consommé, non seulement le dieu Pan est mort, mais, comme on dit, «il n’y a plus de saisons». Et cela depuis longtemps. Claude Lévi-Strauss remonte lui aussi à Prométhée: la maîtrise du feu constitue certes un progrès appréciable, mais elle place l’homme dans un rapport désormais artificiel avec le nature. L’homme a modifié les polarités de la lumière et de l’obscurité, du chaud et du froid, l’art de la cuisine a brisé ses relations immédiates avec le monde animal. Le résultat est irréversible: l’isolement de Prométhée et son châtiment. Crainte de la nature, rupture avec les nature et ses dieux protecteurs (cf. la chanson de Georges Brassens Le grand Pan!), il reste la peur de soi qui, insidieuse, finit par envahir tous les champs de l’existence et dégénère en peur de tour. Désormais, dans ce que Gilles Lipovetsky appelle «le temps hypermodernes»: le «Jouissez sans entraves» individualiste des années 1970 s’est mué en «Craignez à tout âge», commente Sébastien Charles: «C’est la peur qui l’emporte et qui domine face à un avenir incertain,une logique de la mondialisation qui s’exerce indépendamment des individus, une compétition libérale exacerbée, un développement effréné des technologies de l’information, une précarisation de l’emploi et une stagnation inquiétante du chômage à un taux élevé […] Narcisse est désormais rongé par l’inquiétude, la crainte s’est imposée à la jouissance, l’angoisse à la libération». On pourrait poursuivre la litanie avec la peur du Sida, du terrorisme, du clonage, des OGM, des armes chimiques et biologiques, de la pollution, de la grippe aviaire, du réchauffement climatique, de l’insécurité dans les villes, etc., dangers réels ou supposés qui font que la vie en ce monde n’est plus possible sans une armada de précautions, d’assurances en tous genres, des mesures sécuritaires (surtout pour les nantis) et de soins médicaux et psychologiques intensifs. Sans oublier que les guerres mondiales du XXe siècles, les hécatombes monstrueuses du nazisme et du stalinisme, les génocides récents nous rappellent sans cesse, «devoir de mémoire» oblige, que oui, bien sûr, l’homme est le plus grand danger pour l’homme. Lipovetsky insiste surtout sur la propagation de la peur dans la vie quotidienne de nos classes moyennes et bourgeoises: «L’obsession de soi aujourd’hui se manifeste moins dans la fièvre de la jouissance que dans la peur de la maladie et de l’âge, dans la médicalisation de la vie. Narcisse est moins amoureux de lui-même que terrorisé par la vie quotidienne, son corps et un environnement social lui apparaissant comme agressif». Cette évolution trouve une parfaite illustration dans le film de Rémy Girard, Le déclin de l’empire américain et celui qu’il a réalisé quinze ans plus tard avec les mêmes acteurs, Les invasions barbares. Dans le premier film, les personnages, qui appartiennent à la classe intellectuelle, apparaissent en hédonistes qui recherchent un plaisir facile, consommable sur le champ. Dans le second, ils sont obsédés par la maladie et la mort. Cette analyse de notre modernité, pour excessive et réductrice qu’elle soit, n’est néanmoins pas dépourvue de fondement. Et ni l’hyperconsommation de biens matériels ni le recours à nourritures spirituelles (orientales, religieuses, ethniques ou autres) ne constituent des remèdes efficaces à la peur généralisée. Celle-ci semble s’installer durablement, pour le plus grand profit de tous les marchands de bonheur et de sérénité censés venir en aide aux Occidentaux déboussolés et victimisés. Je n’ai pas la prétention de proposer, à mon tour, un quelconque exorcisme à ce qui pourrait bien être, chez, nous, un des principaux maux du début du nouveau siècle. Sinon, peut-être, de suggérer de traiter le mal par le mal, m’inspirant de ce que Michel Tournier appelle l’humour blanc, c’est-à-dire, selon lui, un «comique cosmique» qui se manifeste quand l’homme, en rupture avec la nature et avec lui-même, et qui ressent l’angoisse provoquée par le néant qui l’enveloppe soudainement, se libère par cette angoisse même, parce qu’elle implique qu’au fond rien n’a aucune importance. L’angoisse se métamorphose alors en «rire blanc». Libéré du poids du sens, l’homme qui rit blanc peut à nouveau jouir de la vie dans l’«innocence du devenir». Une sorte de traitement homéopathique métaphysique. Essayez! Le grand Pan est mort, mais peut-être pas Dionysos.
BIBLIOGRAPHIE PLUTARQUE, Dialogues pythiques, GF Flammarion
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